Salon du livre 2022

Interview de Sandrine Thommen, illustratrice

Dans le cadre de la version hybride de notre édition du salon du livre, nous avons le plaisir d’interviewer Sandrine Thommen, illustratrice. Elle nous parle de son parcours, de ses inspirations et de ses techniques de travail. Bonne lecture !



En guise d’introduction, pourriez-vous vous présenter ? 

Bonjour ! Je m’appelle Sandrine Thommen et je suis illustratrice. Je suis née en 1986 dans les Cévennes, au Sud de la France, et après avoir vécu entre autres à Strasbourg, au Japon, puis au Pays Basque, je vis désormais à Paris. Depuis 2009, j’illustre des albums pour la jeunesse, publiés principalement chez Actes Sud Junior et Picquier Jeunesse.

Avez-vous toujours voulu être illustratrice ?

Non, je n’ai eu cette idée qu’aux alentours de mes 17 ans. Enfant, j’ai voulu être charcutière (parce que j’adorais le saucisson), comédienne (juste parce que le mot me plaisait), puis plus tard médecin humanitaire. J’ai découvert mon goût pour l’analyse de textes littéraires grâce à un professeur de français passionnant que j’ai eu en classe de première scientifique. J’ai alors commencé à comprendre que j’avais envie d’un métier artistique, en lien avec les mots. Ma mère m’a beaucoup incitée à réfléchir à mon orientation dans le but d’avoir plus tard un métier épanouissant, et c’est grâce aux magazines de type « guides pour choisir son métier » que j’ai découvert l’existence du métier d’illustratrice, qui a tout de suite été une évidence pour moi. J’avais toujours aimé dessiner, mais je n’avais jamais eu l’idée d’en faire mon métier !

Quel a été votre parcours pour y parvenir ?

Après mon baccalauréat scientifique spécialité mathématiques, j’ai fait une année de Mise à Niveau Métiers d’Art à l’École Estienne de Paris, puis j’ai enchaîné sur 5 ans à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg (actuellement nommée HEAR), dont je suis sortie diplômée d’illustration en 2010. Le premier livre que j’ai illustré est paru en 2009, alors que j’étais encore étudiante. Son texte était écrit par ma professeur d’anglais et écrivaine Bahiyyih Nakhjavani, avec qui ma rencontre a été une très belle chance. J’ai reçu plusieurs commandes à la suite de ce premier livre.

Pourquoi dessiner pour la jeunesse ? Qu’est-ce qui vous plaît, dans le dessin jeunesse ?

J’aime les illustrations qui ont un côté naïf (sans doute car elles me ressemblent !), et par ailleurs en France le secteur de la littérature jeunesse offre une assez grande liberté de création. Ce secteur fonctionne aussi beaucoup par des commandes d’éditeurs, et cela me convient bien, à moi qui ai quelques difficultés à être l’autrice de mes propres projets. Cependant, mes dessins actuels sont loin de n’être réservés qu’aux enfants. J’aime que ce que je raconte en image soit le plus clair possible et puisse toucher tout le monde, enfants comme adultes.

Nous voyons une forte influence asiatique, ou plus spécifiquement japonaise, dans vos illustrations. D’où vient-elle ? Un voyage à nous raconter ?

C’est peut-être un voyage imaginaire d’inspiration qui pourrait le mieux expliquer mon goût actuel pour le Japon. Cet attrait est né pendant mes études aux Arts décoratifs de Strasbourg. Une professeure d’histoire de l’art nous a montré une miniature persane originale, et ça a été pour moi un véritable coup de foudre. J’ai ensuite étudié de près ces miniatures persanes, et notamment leur principale influence, celle de l’art chinois. C’est à travers les yeux des miniaturistes persans, qui considéraient tout ce qui venait de Chine comme un idéal de beauté, que j’ai moi aussi commencé à porter un regard nouveau, empreint de fascination, sur cet art extrême-oriental. Mon premier livre publié (La Fleur du mandarin, écrit par Bahiyyih Nakhjavani) était un conte d’inspiration perse et chinoise. À la suite de cet album, c’est par des commandes d’éditeurs, que mon regard s’est alors porté sur l’esthétique japonaise, toujours à travers des œuvres d’art que je trouvais dans des livres. J’ai eu le sentiment de découvrir là un sommet de raffinement esthétique. Je n’ai effectué mon premier voyage dans le Japon réel et actuel qu’en 2013, alors que j’avais déjà publié trois livres d’inspiration nippone. Et j’ai trouvé dans le Japon d’aujourd’hui mille et une sources supplémentaires de réjouissance et d’inspiration !

Un mythe ou une légende d’Asie que vous appréciez ? Qui vous inspirerait ou qui vous aurait déjà inspirée pour une illustration ?

Je crois qu’i n’y a pas un mythe ou une légende japonaise que j’apprécie plus qu’une autre. C’est plutôt l’ensemble d’un rapport au monde particulier qui me fascine chez les Japonais.es. L’attention aux détails, la délicatesse, le rapport aux dieux et aux prières, l’espace laissé à l’inexpliqué… J’ai illustré plusieurs légendes pour mon livre « Yôkai! Le monde étrange des monstres japonais », écrit par Fleur Daugey et publié par Actes Sud Junior en 2017. J’ai adoré dessiner toutes ces créatures. Mais quand il s’agit de projets personnels, j’ai plutôt tendance à préférer dessiner ce que je vois, ce que j’ai vu du Japon : des personnages, des détails, des paysages… mais dans chacun de ces éléments je perçois toujours quelque chose de surréaliste, un soupçon de magie qui est selon moi propre au Japon.
Il y a quand même cependant une légende qui me revient toujours à l’esprit. Il s’agit d’une coutume mythique, qui n’a jamais été très répandue, mais qui a donné lieu à beaucoup de récits : il s’agit d’emmener une vieille personne en haut d’une montagne sacrée, quand c’est le moment pour elle de mourir, pour qu’elle y finisse sa vie en paix et en compagnie des dieux. Dans mon livre La Grand-mère qui sauva tout un royaume, écrit par Claire Laurens, la menace que fait l’empereur aux personnes âgées faisait référence à cette légende. Dans le film La Ballade de Narayama de Shôhei Imamura (Palme d’Or au Festival de Cannes en 1983), c’est cette fois-ci une vieille femme qui accepte réellement d’être arrivée à la fin de sa vie. C’est son fils qui la portera sur son dos jusqu’au sommet sacré. Je trouve cette histoire très émouvante, surtout par le fait que cette femme affronte finalement seule ces derniers instants, avec un courage et une sérénité immense.

Dessinez-vous dans l’optique de faire passer un message ?

Non, pas vraiment, ce sont plutôt des histoires que mes images racontent, des histoires qui ont pour seul but de faire voyager, rêver, rire, réfléchir, mais sans vouloir transmettre un message précis. Je ne fais jamais de « dessin d’idée » car je ne suis pas douée pour cela ! Pour ce qui est de mes images plus contemplatives, je cherche simplement à retranscrire une atmosphère, une perception, un détail qui m’a touchée. « Soyez attentifs à ce que vous voyez » est peut-être malgré tout le message qui passe à chaque fois !

Quels illustrateurs ou illustratrices vous inspirent ?

Je suis surtout inspirée par des artistes japonais anciens comme Hokusai, Hiroshige, Kawase Hasui, Kasamatsu Shiro. Dernièrement je regarde aussi beaucoup les décors de Jiro Taniguchi, mais aussi les illustrations de Danièle Bour pour les autres livres que Petit Ours Brun ! Mon regard est aussi nourri par le travail de mes camarades illustrateur.rice.s dont je suis assidument les productions via Instagram…

Quels sont vos outils de travail ?

À la base, c’est la gouache que je préfère, et je l’utilise encore régulièrement. C’est cette technique qui m’a au départ permis d’avoir un résultat le plus proche possible des miniatures persanes. Puis, j’ai ajouté une corde à mon arc avec la tablette graphique, qui me permet d’être plus rapide et efficace, et de réussir à peu près à gagner ma vie avec ce métier. J’aime aussi beaucoup les crayons de couleur, mais c’est une technique qui demande beaucoup de temps. J’aime bien alterner entre ces trois outils en fonction des projets.

Quel est votre processus de création ? Est-ce que, par exemple, vous visualisez votre dessin final avant de le réaliser ? Combien de temps, en moyenne, mettez-vous à réaliser une illustration ?

Parfois je visualise un peu ce à quoi ressemblera le dessin final, mais toujours de manière très floue ! Je commence toujours par une esquisse au crayon à papier (quand je travaille sur tablette ces esquisses sont parfois directement sur tablette). Puis je me lance dans la couleur en commençant par l’élément dont je suis le plus sûre. Je « tâtonne » ensuite pour équilibrer les couleurs du reste, et il m’arrive souvent d’effacer pour recommencer ! Le temps que je mets pour réaliser une illustration est vraiment très variable. Je ne suis pas rapide et la moyenne serait environ une semaine, je pense ! Il n’y a que les images de format timbre-poste que j’arrive à réaliser en une seule journée…

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite se lancer dans ce métier ?

Mon expérience personnelle m’a appris qu’afin d’affiner et élargir son regard, il est bon de regarder un maximum d’images dessinées par d’autres. Et puis, chercher à développer un style et une technique dans lequel on se fasse plaisir, un style qui nous ressemble, dans lequel on puisse à la fois être sincère et exprimer sa personnalité, et qui nous demande le moins d’efforts désagréables possibles ! Par exemple, j’ai l’impression que mon style personnel s’est affirmé quand j’ai enfin décidé d’arrêter de vouloir dessiner des ombres et des espaces réalistes ! Et puis, si possible, montrer ses dessins à un entourage ayant un regard critique ; ne pas prendre tous les conseils à la lettre, mais sélectionner ceux qui nous parlent le plus ! Ensuite, pour prendre contact avec le monde de l’édition, il faut surveiller les rencontres que propose le Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil. Pour ma part, c’est comme cela que j’ai rencontré mes premiers éditeurs. Je pense qu’Instagram est aussi aujourd’hui une plateforme qui peut, au bout d’un moment, aider à se faire connaître du milieu de l’édition.

Que préférez-vous dans vos collaborations avec les auteurs ? Et avec les éditeurs ?

Dans mes collaborations avec des autrices (je n’ai pour l’instant travaillé qu’avec des autrices et aucun auteur !), ce que je préfère c’est qu’elles me « parlent » principalement à travers leur texte. Je travaille avec des autrices qui me font confiance, et me laissent libres d’interpréter leur texte comme je le souhaite, et c’est très agréable ! 
Quant à mes éditeurs, et principalement ceux qui me connaissent bien comme Actes Sud Junior et Philippe Picquier, ce que j’apprécie dans le travail avec eux c’est aussi et d’abord qu’ils me font confiance et me laissent libres dans mon travail de création ; et qu’ils savent en même temps apporter la petite idée qui améliore une image, ou celle qui débloque un projet. J’aime aussi comme à la fin de mon travail sur un album, l’éditeur prend mes images en charge et en considération pour apporter les touches finales qui feront du livre un bel objet fini.


Pour découvrir les magnifiques illustrations de Sandrine Thommen, rendez-vous sur son site internet !

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